Ce temps vécu et disparu.

Avez-vous déjà eu cette impression? Il y a de ces journées qui, dans notre mémoire, occupent plus d’espace qu’une semaine entière. Des journées d’aventure, de voyage ou d’occasions spéciales. Puis d’autres fois, un mois entier semble nous filer entre les mains, aussi rapidement qu’un week-end, sans que l’on soit capable d’y associer un souvenir bien précis.

La perception du temps

Ma propre mémoire est ainsi faite. Elle s’est constituée de façon disproportionnée, au fil des périodes plus ou moins marquantes de ma vie. Certaines journées de nouveautés, comme un nouvel emploi, semblent occuper plus d’espace dans ma mémoire que d’autres mois entiers. Qui plus est, les souvenirs que j’en garde sont plus vifs et vibrants. L’amplitude du courant qui se propage dans mes neurones en y pensant est-il plus grand? Si ce monde était dépourvu de calendriers et d’horloges, je jurerais aujourd’hui que chacune de ces journées marquantes a duré beaucoup plus longtemps que 24 heures.

De tout évidence, c’est un phénomène que je ne suis pas seul à vivre. Lors de toutes mes années passées en pharmacie, j’en ai eu la preuve, à chaque début de mois. Combien de fois ai-je entendu mes collègues de travail s’exclamer, en faisant une erreur de date au début d’un nouveau mois: « Ça n’a pas d’allure, on est déjà en avril!  » ?

Il suffit de repenser aux 24 heures chevauchant votre bal des finissants, votre marriage ou la naissance de votre premier enfant. Souvenez-vous de tous les endroits où vous vous êtes retrouvés dans ce laps de temps, de tous les gens à qui vous avez parlé. Rappelez-vous de la boisson, du repas, de vos vêtements, de votre voiture, etc… Puis, repensez au mois de novembre 2020; il est fort probable que celui-ci n’occupe qu’un fragment de votre mémoire, en comparaison.

Il n’y a rien de mystérieux au fait d’avoir des souvenirs plus détaillés des moments aussi marquants, j’en conviens. Or, ce qui me fascine, c’est qu’au fil des années, je réalise que c’est la quantité et la profondeur de ces souvenirs qui semblent être notre mesure innée du temps qui passe.

Pourquoi laissons-nous tout ce temps s’écouler sans laisser de traces? Pouvons-nous y changer quelque chose? Si le temps est notre ressource la plus précieuse, devrait-on s’en soucier?

« Ça passe donc ben vite » semble être une explication satisfaisante pour la grande majorité. Mais quand je regarde ma montre, il est bien clair que chaque seconde s’envole exactement au même rythme que la précédente et que la suivante, quel que soit mon âge ou l’année sur le calendrier.

Alors, d’où vient cette différence? Cette vive impression que le temps passe trop souvent si rapidement?

Un regard sur mes 12 derniers mois

Les 12 derniers mois de pandémie en sont un bon exemple. Avec moins d’événements marquants, il y a des mois entiers qui ont été compressés par ma mémoire. Je ne doute pas des bonnes intentions de mon cerveau, qui tente tout bonnement de simplifier l’indexation de mes souvenirs et de me faciliter la tâche, quand j’y replonge. Mais en faisant si bien son travail, mon cerveau me donne l’impression de faire disparaître du temps vécu.

Juste avant le début de ces 12 mois de pandémie, j’ai eu la chance de voyager en famille à Walt Disney World. Puis est venu le mois de mars, et je n’ai pas besoin de vous raconter la suite.

Une rencontre inter-planétaire, pré-COVID

Sans trop d’efforts, je peux me souvenir de chacune des 4 journées passées en famille dans chacun des 4 parcs thématiques de Disney. Je me souviens exactement être entré sur le site d’Animal Kingdom, m’être dirigé rapidement vers la gauche et avoir rapidement marché vers la forêt d’Avatar, en souhaitant déjouer les files d’attentes. J’ai de vifs souvenirs de chacun de mes 4 itinéraires, de chaque coin de parc où nous avons pris chaque lunch en famille.

Pris dans son ensemble, l’aventure de ce voyage me donne l’impression de s’être étendu sur un gros bloc de temps. Pourtant, je n’y ai passé que 4 jours!

En fait, pour un instant, oublions toute notion pratique et toute convention permettant de cadrer temporellement nos expériences. D’un côté, prenons ma semaine à Disney, sans aucune trace de mes billets d’avion ou de ma réservation d’hôtel. Juste mes souvenirs et ma perception du temps, tel que me les présente ma mémoire. De l’autre, prenons les 12 derniers mois de pandémie, 12 mois dépourvus de faits saillants ou des points de repère typiques d’une année habituelle. Maintenant, dites-moi que cette semaine d’aventure à Disney représente, de façon quantitative, moins de 2% du temps s’étant écoulé au cours des 12 derniers mois ( 1/52 = 1,92% ). Bien sûr, je vous répondrais ensuite que je n’en crois pas un mot.

En fait, quand je repense aux 12 derniers mois, les repères me permettant de pleinement prendre conscience de tout ce temps qui a filé sont moins nombreux. Pourtant, beaucoup, beaucoup de temps est passé. Et assez souvent, il s’est écoulé très lentement. En fait, l’année a été parsemée de longueurs. Si vous avez vécu un Zoom de Noel, vous conviendrez que ces 2-3 heures ont surement paru beaucoup plus longues que le réveillon entier de l’année précédente. Les longues journées d’hiver avec pas grand chose à faire, les files d’attente pour rentrer au magasin. J’ai vécu de longues journées masquées à la pharmacie, des longues minutes à attendre ma prochaine gorgée d’eau et ma prochaine bouffée d’air.

Il n’y a là aucun doute: les 31 millions de secondes qui ont séparé mars 2020 de mars 2021 ont fait vibrer les horloges à la même cadence, au jour le jour, que toutes les autres années de ma vie. Mais plusieurs de ces millions de secondes sont disparues sans laisse de trace.

Que s’est-il passé? C’est comme si toutes ces secondes, parfois si longues, sont compressées dans ma mémoire. Un fichier « 2020.zip » qui est plus compressé que les autres.

Aujourd’hui, les scientifiques se demandent comment ne jamais revivre une telle catastrophe mondiale, et j’espère qu’ils y parviendront. Quant à moi, je me pose une bien plus petite question, mais qui me préoccupe tout autant: comment ne jamais laisser une autre année de ma vie être trop compressée!

S’inspirer d’une vie d’artiste

Il y a quelques semaines, alors que les musées ont pu rouvrir leurs portes au public, j’ai saisi l’opportunité de réserver 4 billets pour le Musée des beaux-arts de Montréal.

Avec 2 enfants d’âge pré-scolaire, nos visites sont plutôt du type expéditives. Néanmoins, elles sont toujours aussi inspirantes pour moi. Je ne suis pas le plus grand fan d’arts visuels, alors je déambule les salles avec un œil beaucoup moins attentifs que tous ces gens qui scrutent les coups de pinceaux et les reflets de lumière. Mais sans exception, je m’arrête pour lire la ligne du temps biographique de l’artiste. À chaque fois, la même sensation de vertige m’envahit. Ces vies d’artistes sont ponctuées de tellement d’événements et de revirements! Est-ce que les années défilaient à la même vitesse à cette époque? La réponse est oui, bien sûr. Mais quelle perception ces artistes en avaient-ils? Avaient-ils la même sensation des années qui passent sans laisser de trace derrière? Se surprenaient-ils à se tromper en écrivant l’année précédente sur leur tableau, comme on le fait sur nos prescriptions?

Au cœur de cette sensation de temps qui file à notre insu se trouve une relation intime entre la perception du temps et les points de repères temporels que nous accumulons, délibérément ou non.

Nous ne pouvons pas tous vivre la vie vagabonde d’un peintre impressionniste. Le travail et les enfants impliquent obligatoirement une certaine rigidité dans nos vies. Dans ce contexte, ce sont les moments d’évasion, de rassemblements et de création qui deviennent les faits marquants de nos vies. Ce sont les signets dans le livre de nos existences. Ce sont ces moments, où nous sortons de nos zones de comfort et des sentiers connus, qui créent une expansion dans le passage du temps. Des jours, des mois et des années si riches ne peuvent simplement pas être compressées, ou « zippées » sur le disque dur de notre mémoire.

La science, l’évolution et notre mémoire

Les explications psychiques derrière ces compressions et expansions de nos souvenirs sont intrigantes. Les endocannabinoïdes, entre autres, sont probablement impliqués dans cette perception altérée du temps. Je me souviens de l’explication de Michael Pollan, dans son livre « The Omnivore’s Dilemma  » , qui partage l’hypothèse évolutionnaire derrière ce « ralentissement » du temps. Cela s’explique possiblement par la nécessité d’accroître notre attention et notre capacité de nous souvenir de plus de détails dans des contextes de dangers et de chasse. Pour nos ancêtres, il était sans doute très utile de devenir hyper-vigilants en arrivant dans un nouvel espace où en présence de plusieurs inconnus. Cette accumulation soudaine de plusieurs faits et données créait un morceau de mémoire important, qui marquait grossièrement leur échelle temporelle.

À bien y penser, c’est exactement ce que j’ai vécu lors de mon voyage à Walt Disney World. Même si je n’avais pas à craindre Buzz Lightyear, mon cerveau me protégeait, et me rendait ultra-alerte, en enregistrant tous ces détails… juste au cas.

Le temps et la vraie vie

La réalité d’aujourd’hui, et plus particulièrement celle des 12 derniers mois, est bien loin de ressembler à celle de nos ancêtres chasseurs ou des peintres impressionnistes du 19e siècle. Les frontières sont fermées, tous comme plusieurs endroits publics. Les événements, festivals et rassemblements qui gravent habituellement nos mémoires et nous font sortir de nos routines n’existent plus. Les journaux, les conférences de presse et les gens masqués, quant à eux, se ressemblent tous.

Difficile de savoir quand nous revivrons l’époque des voyages, des rassemblements et des festivals dont nous nous ennuyons tous. Il est fort probable que la réalité de futur ne ressemble plus jamais à 2019. Le mode de vie qui se présente devant nous se veut plus restrictif, prudent et sécuritaire. Mais en éradiquant les dangers qui sont vraiment dangereux (COVID), ces restrictions éliminent aussi les faux-dangers qui rendent la vie excitante et qui marquent les chapitres de nos vies, à coup de voyages ou de festivités. Toutes ces choses qui rendent nos souvenirs « non-compressibles ».

Au cours des 12 derniers mois, nos efforts ont sauvé des vies. Mais ce mode de vie a aussi fait disparaître du temps de nos mémoires. Le même nombre de secondes se sont écoulées, mais nous n’en garderons qu’une fraction des souvenirs.

Nous ne pouvons pas changer les règles sanitaires, ni reculer l’horloge pour revivre ces 12 mois différemment. Nous pouvons cependant apprendre de cette expérience. Quelles que soient les circonstances, il est primordial de créer des événements marquants et de vivre ces faux-dangers. J’ai envie d’imiter, dans la mesure du possible, les peintres vagabonds, mes ancêtres chasseurs ou les vacanciers à Disney. Il faut se protéger des vrais dangers. Mais en brisant consciemment notre routine et en sortant de nos zones de confort, nous pouvons créer ces « faux-dangers » qui créent une expansion dans notre perception du temps. Et vivre plus longtemps, pandémie ou pas!

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